Une demande légitime, des fondations non vérifiées
Au printemps 2025, le marché envoie des signaux convergents : rapprochement
annoncé entre Shopify et ChatGPT, programme marchand de Copilot, annonces
autour du commerce agentique et du Model Context Protocol. Les assistants
conversationnels cessent d’être un gadget de démonstration pour devenir un
point d’entrée vers l’achat. La demande arrive avec sa priorité : démontrer
la faisabilité d’un parcours d’achat complet via l’IA, du dialogue jusqu’au
paiement, pour que les produits des marchands PrestaShop Enterprise soient
trouvables et achetables depuis les interfaces LLM.
Cette demande était légitime, ambitieuse, alignée avec le marché. Elle
avait un défaut : personne n’avait vérifié sur quoi elle reposait. Exécuter,
c’était investir sur des fondations inconnues. Refuser, c’était s’opposer à
une priorité affichée, sans autorité hiérarchique et sans données pour
argumenter. La discovery a été conduite pour sortir de ce dilemme par la
preuve.
La cartographie a fragilisé l’hypothèse de départ
Plutôt que de foncer sur le prototype, le premier cycle a cartographié le
système : l’acheteur qui délègue sa recherche à un assistant, la réalité du
marchand, l’écosystème des acteurs qui bougeaient déjà. Ce travail n’était
pas de la documentation, c’était du dé-risquage. Chaque carte posait la
même question sous un angle différent : qu’est-ce qui doit être vrai pour
qu’un achat via l’IA fonctionne réellement ?
Cette cartographie, portée de bout en bout en lead, a fait émerger la
réponse qui dérangeait. L’hypothèse initiale, “un parcours technique
d’achat de bout en bout générera de nouvelles ventes pour les marchands”,
reposait sur deux piliers que personne n’avait vérifiés : la qualité du
catalogue produit et la performance du site marchand.
Un test de quelques jours plutôt qu’un débat d’opinions
Un point d’équipe a transformé ce doute en plan d’action. L’ambition a été
resserrée collectivement : rendre les produits visibles dans des interfaces
LLM externes, dans une logique d’acquisition. La piste d’une IA embarquée
directement sur la boutique, qui répond à un autre besoin, a été écartée.
Restait une hypothèse centrale, binaire : les produits visibles aujourd’hui
dans les LLM le sont parce qu’ils transitent par un flux structuré, type
Google Merchant Center.
Plutôt que d’en débattre, l’hypothèse a été soumise à une
micro-expérimentation ciblée, menée côté tech. Le constat est tombé en
quelques jours : des flux de catalogue bien configurés suffisent à générer
de la visibilité, même sans campagnes payantes. Le canal existait déjà. Ce
qui manquait, c’était la donnée.
Refuser la demande, construire le carburant avant la route
L’arbitrage a été préparé plutôt qu’imposé. Trois hypothèses ont été
formalisées, chacune avec son problème sous-jacent : le parcours d’achat de
bout en bout, la demande initiale ; un préparateur de catalogue IA, pour
diagnostiquer la qualité des données produit et les optimiser avec l’aide
de l’IA ; une landing experience optimisée, pour soigner l’atterrissage
après le handover depuis l’assistant. Deux concepts ont été prototypés via
Figma Make, pour rendre les options discutables avant tout investissement
technique.
Le dilemme était posé. Exécuter la demande, c’était construire une route
au-dessus du vide : le parcours reposait sur les deux piliers fragilisés.
Optimiser la page d’atterrissage, c’était perfectionner une portion de la
route sans toucher au carburant. Le raisonnement a tenu en une image : la
donnée produit est le carburant, le parcours d’achat est la route. Une page
rapide qui affiche une donnée pauvre ou illisible pour l’IA ne convertit
pas. Résoudre la qualité des données à la source crée la valeur la plus
durable et pose la fondation qui rend les innovations suivantes possibles.
La décision a été actée collectivement au terme du cycle : refuser la
demande telle qu’elle avait été formulée, prioriser le préparateur de
catalogue IA, ouvrir un second cycle de discovery dédié. Ses conséquences
ont dépassé le choix d’une piste. La qualité rédactionnelle du catalogue
est devenue un sujet produit à part entière, au même titre que les flux
techniques. Et le vocabulaire de l’équipe s’est déplacé du SEO centré
mots-clés vers le GEO, centré sur les intentions conversationnelles : une
fiche produit pensée pour l’IA ne dit pas “baskets rouges taille 36”, elle
raconte “une paire de baskets rouges pour une enfant de 13 ans qui joue
dehors”. La situation d’usage devient l’unité de sens.
Une discovery en pause n’est pas une discovery perdue
Le second cycle a été cadré : carte d’empathie marchand centrée sur le
catalogue, points de contact identifiés, dont un tableau de bord de
préparation IA, un rapport d’audit et une aide à la rédaction assistée.
Puis le sujet a été mis en pause avant les tests utilisateurs. Les
hypothèses du second cycle n’ont pas été validées, le Go/No Go n’a pas été
prononcé. Aucun résultat mesuré ne peut être revendiqué ici, et ce case
study n’en revendique aucun.
Ce qui reste tient en deux acquis. Une réorientation actée : l’effort ne
porte plus sur un parcours spectaculaire mais sur la fondation qui le
rendrait possible. Et une lecture du problème que chaque annonce du marché
renforce plutôt qu’elle ne la périme : quand le sujet se rouvrira, la
question ne sera plus “faut-il vendre via l’IA” mais “nos marchands
ont-ils la donnée pour exister dans ce canal”. Le bilan du cycle tient en
une phrase : le problème n’était pas en surface, il était à la source.